L

Minuit, la place baigne dans la brume. Tout semble léger. Tout semble flotter.
C’est alors qu’une femme, L, s’élève de nulle part. A sa vue, les gens s’écartent naturellement pour mieux la contempler. L porte une robe blanche dont les extrémités se perdent dans la brume environnante. Elle dégage une prestance qui inquiète les visiteurs. Une vraie beauté qui inspire un respect teinté de crainte. Ou devrions-nous dire une crainte teintée de respect. Mais on peut respecter sans craindre. Ou craindre sans respecter. Bref.
Elle le sait. Elle le sent et elle en rajoute. Elle prend un malin plaisir à jouer. Plus elle semble confiante, plus les passants sont désarçonnés. Elle ferme les yeux pour mieux se fondre dans la fumée environnante. Elle entend les cris de stupéfactions, les pleurs des enfants, les rires des moins jeunes. Elle se concentre, décuple ses sens. Elle et la brume ne font qu’un. Comme la brume, L est partout, étalée sur toute la place. Elle contrôle la magie de l’événement. Elle contrôle l’instant présent. Ce récent pouvoir lui donne des frissons qui remontent dans le dos. La sensation est grisante.
C’est alors qu’une pensée vient troubler son allégresse. Qu’adviendra t-il lorsque la brume se sera dissipée ? Elle tente de reprendre le contrôle, d’oublier cette question dont elle ne veut pas savoir la réponse. Mais c’est trop tard. Elle s’est déjà posée la question. Elle n’y arrive pas. Elle n’est plus dans le présent. Elle pense déjà au futur. Elle regarde déjà avec nostalgie les dix minutes précédentes où tout était parfait pour elle. Tout allait dans le bon sens.
Alors que la brume se dissipe, la crainte a changé de camp. Pendant que les passants se rassurent, L commence à paniquer. Elle a froid. C’est comme s’il lui manquait une seconde peau. Ayant connu la plénitude de la brume, elle ne peut plus vivre ainsi, dans le manque et la solitude. Prise d’une crise d’angoisse, elle se réveillera le lendemain dans la cellule désintox de l’hôpital Sainte Anne.